Roland Garros 1989
Les sévices de Chang
Ivan le terrible se frotte les yeux pour y croire. Comment ce gamin de 17 ans venu de nulle part a-il pu lui faire cela ? Non, vraiment, ce n’est pas une façon de traiter un numéro un mondial ! Cette année 1989, les bonnes manières s’effondrent en même temps que le mur de Berlin. Et ces huitièmes de finale sont en passe de rentrer dans l’histoire. Le Tchécoslovaque Ivan Lendl pense pourtant avoir fait le plus dur face à l’impétueux Michael Chang. Il a remporté les deux premières manches presque en sifflotant. Facile. Trop facile. L’Américain a de la ressource. Son jeu de jambes fait sensation et la belle mécanique de Lendl s’enraye inexorablement. Le visage de plus en plus émacié, le Tchécoslovaque souffre le martyr. Chang n’est plus un joueur de tennis. C’est une muraille inexpugnable. Irritant. Ereintant. Ivan lendl a beau lui faire jouer l’essuie glace sur le court. Rien n’y change. Le jeune Américain, fils d’immigrés chinois, renvoie inlassablement la petite balle jaune. Le sang-froid de Lendl qui a forgé toute sa légende se dérobe sous la terre battue de Roland Garros. Michael Chang, lui, vole sur le court. Il remporte la troisième et la quatrième manche. Les belles certitudes de Lendl s’ébranlent devant l’insolence de la jeunesse. Et ce n’est pas fini. Le dernier set entre dans la cinquième dimension. Subitement Michael Chang paraît moins fringuant. Il paie son irrésistible retour. Secoué par de vilaines crampes, il peine à se déplacer. Sa marche est hésitante, balbutiante. Les quelques mètres qui le séparent de sa chaise ressemblent à un long chemin de croix. Mais la résurrection n’est pas loin. Mené 4 à 3 et 15-30 sur son service, l’adolescent crucifie Ivan Lendl. A bout de force, Chang laisse rebondir la balle huit fois et sert à la cuillère. Le public de la Porte d’Auteuil reste interdit ne sachant plus quoi penser. Génie ou pure folie ? Lendl lui est estomaqué. Et déstabiliser. Réputé pour son jeu de fond de court, il monte au filet. Chang réplique par un passing shot magistral. Lendl dodine de la tête comme dans un mauvais rêve. Son mental d’acier se fissure. Le cauchemar continue. Balle de match pour Chang. Lendl crispé comme jamais rate son premier service. Chang tente une dernière manœuvre d’intimidation. Il s’approche à un mètre du carré de service. Double faute du Tchécoslovaque. Lendl, furibard tarde à serrer la main de son adversaire : « J’espère que tu ne rencontreras jamais dans ta carrière un adversaire comme toi », enrage-t-il. Chang l’écoute d’une oreille distraite. La gloire l’appelle déjà. A 17 ans, il devient le plus jeune vainqueur de Roland Garros en battant en finale le Suédois Stefan Edberg.
